
Jai plein de sujets qui me viennent en tête. En vrac, la laïcité, le suremballage, lannulation de la dette... Ou encore ces enfants quon vient chercher dans les lycées entre deux gendarmes. Ils nont rien fait contre la loi sinon, de ne pas avoir de papiers. Cest létoile jaune à lenvers : cest linsigne quils leur manque, la carte bleue -lautre- la plastifiée, marquée « Nationalité française ». ou lautre encore, dont je ne connais pas la couleur parce que moi justement je suis française et que je nai jamais eu à me poser cette question, celle de plus revoir mes amis le lendemain, celle nommée « carte de séjour ».
Ca se passe en France, maintenant.
Cétait pas il y a 60 ans, cest aujourdhui.
On les renvoie « chez eux ». Un « chez eux » quils nont jamais vu, un chez eux où leur maison nest pas, où leur école nest pas, où leurs amis nhabitent pas. Bref, un chez eux qui nest surtout pas chez nous. Cest en Angola, en Irak, en Algérie
Et quimporte si ils sont arrivés ici parce que leur famille était massacrée là-bas. Loin des yeux, loin du cur, nest ce pas ? Cest dailleurs le terme officiel : on parle de mesure d « éloignement » pour les reconduites à la frontière.
Mais il ny en a pas assez. 9400 en 2003, cétait pas assez, 13000 en 2004, cétait pas assez. On en veut 20000 en 2005. Mais comment les trouver ces « sans identité » ? Il faut multiplier les contrôles didentité, là où on peut « les » trouver facilement. Or, où peut-on mieux trouver ces clandestins que dans un lieu où ils sont obligatoirement ? Lécole . Et quand on en pêche un, on pêche toute la famille. Et comment prétexter les contrôles à lidentité ? En annonçant des mesures de lutte contre la violence scolaire. Permettant de faire oublier au passage la suppression de 26 500 aides-éducateurs et 5 600 postes de surveillants.
Peut-être une des mesures na pas été prise pour permettre lautre. Ayant encore espoir en les valeurs de lEtat français, jaccorde le bénéfice du doute. Mais assurément, les décisions prises ici sont opportunes pour faciliter celles prises là.
Des parents délèves, des profs ont créé il y a 6 mois le réseau Education sans frontières pour lutter contre des mesures dexpulsion. Ils dénoncent la violence faite aux individus et le renvoi vers des avenirs on ne peut plus incertains. 5 exemples :
Khalid, Marocain, 18 ans, élève de Bac pro au LP de Pierrelatte (Drôme). Son père, ouvrier agricole en Ardèche depuis trente ans, avait demandé à la préfecture que sa famille le rejoigne. Refusé : « salaire insuffisant » ! Autrement dit, interdiction de vivre en famille parce que sous-payé. Le symbole d'une société. Malgré cela il avait fait venir son aîné, pour qu'il fasse des études. En novembre, Khalid qui vient d'avoir 18 ans, prévient son prof qu'il sera absent l'après-midi car il est convoqué à la gendarmerie. Il n'est jamais revenu : arrêté, il a été transféré au centre de rétention de Lyon et expulsé. Le père et le fils pleurent de part et d'autre de la Méditerranée.
Maziamo (10 ans) et Antonio (20 ans). Ils sont Angolais. Leur père était opposant au régime. Toute leur famille a été massacrée par la police sous leurs yeux. Ils ont pu se réfugier en France. Maziamo est scolarisé en CM² dans une école à Paris (XIVe). La préfecture vient d'envoyer une « invitation à quitter le territoire » au frère aîné, le cadet serait confié à la DDASS ! Bien sûr, (et heureusement !) les institutrices de l'école et les parents d'élèves sont révoltés et mènent campagne pour faire régulariser Antonio.
Samuel, 16,5 ans, orphelin Ghanéen, débarqué en France il y a un an et demi. Il se fait prendre à la frontière où il tentait de passer pour rejoindre son frère en Espagne. Mineur, il est placé dans un foyer et scolarisé à Pau. Mais, après une estimation de son âge osseux la police décrète qu'il est majeur. Il est arrêté dans son collège et placé en centre de rétention pendant 30 jours puis, monté de force dans un avion. Il se débat et crie. Il est molesté. Le commandant de bord refuse l'embarquement. Il est alors transféré en prison, à Fleury-Mérogis, d'où il est libéré le 28 décembre à 3 heures du matin, sous la neige.
Pour le moment la mobilisation de ses profs et des syndicats de Pau a empêché l'expulsion. Mais la préfecture s'entête : ce môme de 16 ans et demi doit être renvoyé à sa misère natale.
Emilie, Congolaise (14 ans), est arrivée une première fois en France le 25 décembre, où elle devait retrouver son père. Avant d'avoir pu déposer une demande d'asile, elle a été renvoyée deux jours plus tard en Chine, pays par lequel elle avait transité. E. raconte avoir été menottée pendant tout le voyage. Voyage inutile : la Chine l'a refoulée vers Roissy le 29 décembre, où elle a enfin pu déposer une demande d'admission. Malgré cela, la police persiste : elle l'a conduite le 3 janvier à l'ambassade du Congo pour lui faire établir un laisser-passer en vue de son expulsion.
C., Congolais, 14 ans lui aussi. Dès leur naissance son jumeau et lui ont été séparés de leur mère qui a fui le pays et s'est réfugiée en France où elle réside régulièrement. En 1997, c'est la guerre, grâce à une amie de la famille, le frère de C. rejoint sa mère en France. Il y vit depuis et y est scolarisé. Leur mère n'a eu de cesse de faire venir auprès d'elle son autre fils par le biais d'un rapprochement familial. Refusé. Aujourd'hui, la famille serait sur le point d'être enfin réunie, n'était le refus d'admission opposé à C. et l'intention de la PAF de le renvoyer au Congo.
Comme le dit le collectif :
« Ces horreurs ne cesseront pas toutes seules »
Des mobilisations individuelles réussissent à enrayer le processus :
- En décembre, Madeleine et Héléna élèves du lycée Fernand Léger d'Ivry ont obtenu des titres de séjour grâce à l'action des enseignants, des parents et de leurs copains.
- Vazile, élève de bac pro au LP Camille Jenatzy (Paris 18e) a été tiré du centre de rétention et a eu des papiers grâce à l'action de ses camarades de classe appuyés par leurs profs et des militants d'Education sans frontières.
Il y a quelques semaines, ma fille mavait raconté en revenant de lécole que sa copine Kadidiatou je crois- ne revenait pas à lécole le lendemain. Elle déménageait. Je lui en avais demandé davantage : elle déménageait sur Paris ? « Oui je crois » mavait-elle répondu. Jétais un peu inquiète. Mais je me rassurais: « cette école est super. Les instits nauraient pas laissé faire ça. Et puis tout le monde déménage tout le temps à Paris. » Et maintenant que jai surfé sur ce sujet, je me dis encore « Et on na pas le droit de déscolariser un enfant du territoire entre 6 et 16 ans.». Probablement un flip de ma part. Mais quand même. Je me sens peu informée par rapport à limportance du sujet. Le collectif Education sans frontières » a manifesté le 2 février. Sauf erreur de ma part, le quotidien Le Monde nen a pas écrit une ligne. Ce sont des enfants que les miens côtoient, des familles que ma famille côtoie. Et si cétait arrivé à côté de chez moi ? Si Kadidiatou avait été « éloignée » ?